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Randonner ce n'est pas abattre le plus
de kilomètres possible à la
journée. Nous
laissons cela aux accros de la performance. Randonner ce n'est pas
seulement atteindre un but en un nombre de jours donné.
Randonner c'est avant tout,
une démarche, une disponibilité de l'esprit.
Comme on élimine de son sac à dos tout poids inutile, quand on commence
une grande randonnée, on se débarrasse au maximum de ses obligations
habituelles. Comme son matériel, on réduit ses besoins au minimum vital.
Avoir de quoi combattre la chaleur, la pluie ou le froid.. Avoir de quoi
apaiser sa faim et sa soif. Avoir l'équipement ad hoc pour marcher
longtemps et dans le confort. Et surtout, avoir avec soi une petite
tente qui permettra une totale liberté de mouvement. Rien de tel pour
réapprendre à savourer intensément les petites choses de la vie qui
prennent de ce fait une dimension nouvelle : la petite tasse de café que
nous nous chauffons le long du chemin à la pause, la sieste que nous
nous gréons à midi avant de reprendre la route, les quelques minutes que
nous nous accordons dans la fraîcheur d'une antique chapelle, les
coloris des sous-bois de feuillus
qui nous éblouissent à l'automne, le chamois qui continue à brouter, à
quelques dizaines de mètres du sentier, sans lever le museau à notre
passage, le bonheur que rencontrer un
ruisseau par une journée de canicule peut représenter, la sensation
de plénitude qui s'empare de nous après une journée bien remplie et une
fois la tente dressée, quand nous nous relaxons devant un paysage de
montagne qui s'étale presque à l'infini dans toute sa majesté et sa
pureté première ! Et ne parlons pas de l'étonnante limpidité du ciel et
de l'intensité des étoiles, la nuit à plus de 2000 mètres d'altitude. La
vie elle-même prend un sens différent.
«Itinérer» c'est en quelque sorte retrouver une liberté, dont le monde
moderne, fait de contraintes, nous prive trop souvent. En randonnée, on
retrouve une disponibilité pour l'imprévu, l'inattendu, le coup de cœur.
On se met dans un état de réceptivité. On est prêt à tout instant à
'flasher' sur un beau paysage, à s'attarder devant un spectacle naturel
ou culturel. On se sent ouvert. On peut prendre le temps de parler avec
les gens quand on en rencontre, d'observer des animaux, de faire un
détour quand l'occasion se présente.
La notion même du temps contraignant, stressant, imposant des délais, se
modifie. «Allah nous a donné le temps, mais il n'a rien dit de la hâte»,
dit un proverbe touareg ! On peut à nouveau avoir, se laisser, prendre,
le temps. Le but de la randonnée, l'itinéraire, le Gr lui-même, peuvent
devenir accessoires, perdre de leur caractère impératif. Qu'est-ce qui
nous empêche de modifier notre itinéraire, de perdre notre sentier pour
le retrouver un peu plus tard, d'écourter ou d'allonger ? Est-ce si
grave de ne pas aboutir à l'étape prévue ?

La randonnée ... / ... rétablit le contact entre nous et la nature,
parfois même une nature presque sauvage où les traces de l'homme se font
très discrètes. Dans cette « sauvagerie », que d'autres
appelleront « authenticité » (heureusement ces régions préservées sont
encore
très nombreuses en France
et ailleurs en
Europe - par contre, elles ont
hélas presque disparu en Belgique-), il est possible
de goûter à nouveau le silence et la solitude, de se débarrasser de
cette gangue
de bruit de fond qui nous colle à la peau
dans nos milieux urbains,
d'oser marcher, être, seul(s) sans crainte ni oppression, en quelque
sorte de se retrouver !
Mais surtout ce n'est qu'en marchant, ce
n'est que grâce à la
lenteur de ce mode
de déplacement qu'on peut véritablement
s'imprégner de la beauté de
cette nature
« revisitée », qu'on peut vibrer et savourer pleinement cette émotion
toute sensuelle. Et ainsi, randonner c'est aussi ressentir profondément
notre appartenance
au milieu qui nous entoure ! Enfin, est-il
exagéré de dire que, quand
nos sentiers
nous font pénétrer au plus profond de la
forêt, ce quelque chose de
mystérieux
qui fait de la forêt un élément constitutif
de l'inconscient populaire,
ce quelque
chose d'indéfinissable devient presque
palpable ?
Randonner de cette façon, c'est aussi la porte ouverte aux rencontres,
fortuites la plupart du temps, mais ô combien enrichissantes. .../...
Bien sûr, nous ne traversons pas leurs villages comme des zombies l'œil
rivé sur notre podo ou comme des touristes uniquement préoccupés de
photos. Nous préférons le regard direct au regard différé. Nous ne nous
sentons pas non plus obligés d'observer les gens du cru avec des airs
d'anthropologues ou d'entomologistes. !
Quel randonneur n'a pas connu cette délicieuse sensation de bien-être
qui s'empare du corps, lorsque, après quelques kilomètres de marche, la
lourdeur du sac s'évanouit, les jambes semblent avancer sans peine, sans
qu'on les perçoive encore. Et quand la mécanique est à son couple
optimal, l'esprit se vide progressivement, l'être tout entier entre dans
une sorte d'état second. Marcher n'est-ce pas pratiquer le plus efficace
des zen ?
Autre sensation agréable que la grande randonnée en autonomie permet
d'expérimenter : ne dépendre de personne, pouvoir se passer pendant
sept, dix jours ou plus, de voiture, de télévision, de téléphone
portable, etc., de tout ce confort douillet et de cette dépendance dans
laquelle la technologie moderne nous enferme.
Bien sûr, il ne faut pas verser dans un angélisme béat. Je dois à la
vérité d'avouer qu'en randonnée il nous arrive de trouver le sac à
dos(trop) lourd, de sentir que nos jambes s'appesantissent. Sous une
pluie battante et prolongée, nos mines ont tendance à s'allonger et
notre belle humeur à virer au sombre. En un mot, la randonnée connaît
aussi ses moments pénibles, voire désagréables. Mais ils sont vite
oubliés. Mieux encore, ils nous procurent parfois même, a posteriori, un
sentiment de satisfaction : c'était dur, mais nous avons été capables de
surmonter les difficultés !
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On the road again
Léon LAMBIET (février 2002).